« Mourir / Crever comme un chien » : signification, origine...

Un chien errant mal en point et allongé contre un mur

« Mourir comme un chien », ou beaucoup plus familièrement « crever comme un chien », c’est mourir seul, dans l’indifférence générale.


Comme beaucoup d’autres expressions bâties sur une comparaison avec un chien (« être malade comme un chien », « traiter quelqu’un comme un chien », « abattre quelqu’un comme un chien »…), celle-ci en dit long sur le peu de considération que l’on accordait autrefois aux représentants de la gent canine.


Son usage remonte au moins au 15ème siècle, d’après le Dictionnaire du moyen français (1330-1500) du lexicographe français Pierre Kuntsman (né en 1944), qui mentionne un exemple d’emploi tiré d’un texte intitulé L'Ystoire et la vie du glorieux corps saint Genis, publié vers 1490 par un certain Jean Oudin : « Puys l'empereur dyoclecien Morust pouvremant comme ung chien ».


Il est intéressant de souligner que Kuntsman évoque également une expression complétement disparue aujourd’hui, qui en quelque sorte va de pair avec la première : « vivre comme un chien ». L’exemple qu’il cite est issu du même auteur et du même texte : « J'ay tousiours vescu comme ung chien En ordure et en pechié ».


Cette citation constitue en quelque sorte une définition de l’expression et a une connotation religieuse évidente, puisqu’il y est question de péché : vivre comme un chien, c’est vivre une vie malsaine, dans le péché. Cette mauvaise image de la gent canine ne sort pas de nulle part : elle est directement inspirée de la Bible, qui dans différents passages associe cet animal à la malpropreté (par exemple dans le Livre des Proverbes : « Comme un chien qui retourne à ce qu'il a vomi, Ainsi est un insensé qui revient à sa folie » (26:11)), ainsi qu’à l’immoralité (notamment dans le Livre de l’Apocalypse : « Dehors les chiens, les sorciers, ceux qui vivent dans l’immoralité sexuelle, les meurtriers, les idolâtres et tous ceux qui aiment et pratiquent le mensonge ! » (22:15)).


Il convient de noter que l’expression « mourir comme un chien » a elle aussi gardé un sens religieux jusqu’à une période toute récente. Toutefois, étant considérée comme familière, elle n’apparaît pas dans les dictionnaires classiques avant 1863 et le Dictionnaire de la langue française du lexicographe français Émile Littré (1801-1881). Ce dernier couvre d’ailleurs les deux expressions dans une seule et même entrée : « Vivre comme un chien, vivre dans la débauche et le libertinage. Mourir comme un chien, mourir dans le mépris et l'abandon, et aussi sans avoir reçu les sacrements ».


Le Dictionnaire de Académie française, qui existe depuis 1694 mais ne la recense qu’à partir de son édition de 1935, souligne aussi le double sens de l’expression « mourir comme un chien ». Ainsi, il y est écrit qu’elle signifie « mourir dans un coin, sans l’assistance de qui que ce soit », mais qu’elle « signifie aussi mourir sans vouloir témoigner le moindre repentir de ses fautes ». On peut donc en déduire que, jusqu’à cette époque environ, mourir comme un chien pouvait aussi signifier mourir de façon païenne – c’est-à-dire sans avoir reçu les sacrements, ou plus précisément sans s’être confessé. On en revient donc à l’immoralité associée au chien dans la Bible.


Cette seconde signification ne figure plus dans les dernières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, qui conserve en revanche la première – définie exactement dans les mêmes termes que ceux de 1935, d’ailleurs.


Celle-ci témoigne des mauvais traitements dont faisaient généralement l’objet les chiens jusqu’à ce qu’au 19ème siècle il devienne nettement plus courant de les considérer comme des animaux de compagnie. En effet, ils étaient jusqu’alors essentiellement vus comme des assistants zélés au service des humains pour toutes sortes de tâches : chasser, garder les troupeaux, sécuriser la maison et ses occupants, etc. Ils ne bénéficiaient donc que de très peu de soins et d’attention, et quand ils étaient malades ou trop vieux pour effectuer le travail qu’on attendait d’eux, il était considéré comme normal de les délaisser et les ignorer en attendant qu’ils meurent.


Cela dit, cette expression pourrait aussi être liée au fait que les chiens, comme beaucoup d’autres animaux, tendent à s’isoler quand leur fin approche. Pour autant, d’après les scientifiques, ils n’ont pas conscience de l’imminence de leur mort : s’ils agissent ainsi, c’est certainement par instinct de protection. Ils se sentent faibles, et cherchent donc simplement à se cacher d’éventuels prédateurs. Certains affirment que ce comportement pourrait aussi s’expliquer par un besoin de calme pour mieux gérer la fatigue et la douleur.


Cette seconde hypothèse est toutefois moins probable pour expliquer l’expression. En effet, cette mort solitaire est souvent considérée comme courageuse, et plutôt perçue sous un jour positif – alors qu’au contraire « mourir comme un chien » ou « crever comme un chien » témoigne d’un profond mépris pour l’animal.