
« La rubrique des chiens écrasés » est une expression issue du jargon de la presse pour désigner la rubrique d’un journal consacrée aux faits divers, c'est-à-dire des informations brèves, sans beaucoup d’intérêt, n’ayant pas de lien entre elles et généralement pas de lien avec la « grande » actualité.
L’expression remonte au moins à la fin du 19ème siècle. Il semble d’ailleurs qu’à l’époque elle coexiste avec deux autres assez proches, qui sont les seules formes évoquées en 1874 par l’homme de lettres Eugène Boutmy dans son ouvrage Les Typographes parisiens, suivi d'un petit dictionnaire de la langue verte typographique : « faire les chiens perdus » ou « les chiens noyés ».
Quoi qu’il en soit, l’expression telle qu’elle est employée de nos jours est la seule forme relevée en 1881 par Lucien Rigaud dans son Dictionnaire du jargon parisien: l'argot ancien et l'argot moderne.
C’est donc l’image des chiens écrasés qui est choisie pour représenter les faits divers : autrement dit, des événements des plus banals, qui suscitent l’indifférence quasi-générale. D’ailleurs, la rubrique en question était considérée comme la moins importante des journaux, et servait en quelque sorte de variable d’ajustement ou de « bouche-trou » – par exemple en cas de retard dans la livraison d’un article.
Cette expression, cela va sans dire, exprime donc un profond mépris pour l’animal.
Elle est loin d’être la seule : on retrouve par exemple la même idée dans « traiter quelqu’un comme un chien » et « mourir comme un chien ». Elle est toutefois sensiblement plus récente que la plupart des autres, et semble d’ailleurs en décalage avec l’évolution qu’on observe justement au 19ème siècle concernant le regard que la société porte sur ces animaux. En effet, alors que jusqu’alors ils étaient presque toujours perçus uniquement comme de simples assistants au service des humains pour accomplir différents travaux (la chasse, la garde des biens ou des personnes, la protection des troupeaux…), il devient alors de plus en plus courant qu’ils soient possédés et appréciés pour la simple compagnie qu’ils procurent.
Quoi qu’il en soit, contrairement à ce que l’on pourrait croire de prime abord et comme le souligne un long article intitulé « Quand “les chiens écrasés” faisaient rire », paru en 2007 dans la revue spécialisée Le Temps des médias en 2007, la rubrique en question est très soignée au 19ème siècle - ou en tout cas traitée de façon comique pour que sa lecture constitue un moment de divertissement. Dans ce contexte, l’image du chien écrasé pour les représenter apparaît sous un jour plus sordide encore.
Certains vont même jusqu’à publier des recueils de faits divers, à l’image du journaliste français Félix Fénéon (1864-1944) et de son ouvrage Nouvelles en trois lignes (1910).
Il est par ailleurs intéressant de remarquer que cette pratique consistant à jouer sur l’effet divertissant d’actualités secondaires voire anecdotiques est loin d’avoir disparu. Au contraire, elle semble à son paroxysme de nos jours, avec le développement d’Internet et ses innombrables contenus basés sur de telles informations souvent montées en épingle ou abordées de manière sensationnaliste.
Pour en revenir précisément aux chiens, d’après une étude publiée dans PS: Political Science & Politics en 2014 et intitulée « What’s a Dog Story Worth? », un article de presse aurait plus de chance d’être repris s’il raconte une histoire de chien ou de chat. Les recherches en sciences politiques sur lesquelles elle s’appuie révèle l’intérêt croissant que le public prête aux animaux de compagnie, démentant ainsi le mépris que véhicule le terme « rubrique des chiens écrasés ».






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