
« Garder à quelqu’un un chien de sa chienne » c’est lui en vouloir et envisager de se venger d’un tort qu’on considère qu’il a commis.
L’expression est utilisée depuis au moins la fin du 18ème siècle. En effet, d’après la Base Historique du Vocabulaire Français (BHVF), sa première trace connue à l’écrit remonte à un texte publié en 1792 par le pamphlétaire français Jacques-René Hébert (1757-1794) dans le numéro 116 du journal dont il est le fondateur, Le Père Duchesne.
Du fait qu’elle relève du registre familier, cette expression tarde à être recensée dans les dictionnaires classiques. Ainsi, alors que le Dictionnaire de l’Académie française existe depuis 1694, il faut attendre son édition de 1935 pour qu’elle y trouve sa place. Elle est évoquée aussi en 1866 dans Le Dictionnaire de la langue verte : Argots parisiens comparés de l’écrivain français Alfred Devau (1825-1867), qui la définit ainsi : « Se proposer de lui jouer un tour ou de lui rendre un mauvais office ».
L’origine de cette expression est inconnue, mais on peut potentiellement l’expliquer par le décalage ironique entre sa signification (une volonté de vengeance) et son sens littéral : si on la prend au pied de la lettre, elle donne au contraire l’impression qu’on a quelque chose de plutôt positif à offrir. L’ironie et le sarcasme sont en effet des biais fréquemment utilisés pour exprimer la colère ou la rancune.
Mais que représentent exactement le chien et la chienne dans cette expression ? Le premier semble figurer la vengeance, et la seconde le tort qui a été commis. Il y a donc ici une idée d’équivalence de traitement qui n’est pas sans rappeler le proverbe d’origine biblique « œil pour œil, dent pour dent » (Livre de l’Exode, 21:24). Ainsi, la vengeance promise est de même nature que le tort qui a été subi, ou en tout cas proportionnelle à ce dernier.
Il convient par ailleurs de noter que dans le Dictionnaire de l’Académie française, les expressions avec le mot « chien » sont regroupées par rubriques. Celle où figure « garder à quelqu’un un chien de sa chienne » s’intitule « Le chien, considéré comme un être insupportable, odieux ». On y trouve aussi notamment « avoir un caractère de chien », « ce sont deux chiens après un os », « se regarder en chiens de faïence », ou encore « être d’une humeur de chien ».
De fait, et aussi surprenant que cela puisse paraître de prime abord, la plupart des expressions mettant en scène le meilleur ami de l’Homme ont une connotation particulièrement négative. En outre, elles incluent souvent une idée d’agressivité : c’est aussi le cas de « garder à quelqu’un un chien de sa chienne », qui fait la part belle au tort et à la vengeance.
De plus, d’après le Dictionnaire historique de la langue française du lexicographe français Alain Rey (1928-2020), le mot « chien » prend dès 1195 à 1200 un sens figuré fortement péjoratif quand il est appliqué à un humain, devenant ainsi une insulte. Il en va de même dès cette époque pour « chienne » lorsqu’il est utilisé pour évoquer une femme, généralement avec une idée de réprobation sexuelle. Cela pourrait aussi expliquer en partie le choix des deux mots dans l’expression.