« Un air / Des yeux de chien battu » : signification, origine...

Un chien allongé et avec un regard suppliant

Avoir « un air de chien battu » ou regarder quelqu’un avec « des yeux de chien battu », c’est prendre un air triste, apitoyant et attendrissant, souvent dans le but d’obtenir quelque chose.


L’expression semble assez récente, puisque le dictionnaire d’argot en ligne Bob recense son premier usage à l’écrit dans le journal français Le Pays, en 1875. Il convient toutefois de souligner que le lexicographe français Antoine Furetière (1619-1688) évoque deux siècles plus tôt dans son Dictionnaire universel (1690) une expression au sens différent mais construite avec les mêmes mots, qui n’est plus employée de nos jours : « battre quelqu’un comme un chien ».


Il semble donc que les mauvais traitements subis par les chiens, longtemps considérés comme de simples outils de travail au service des humains, aient marqué certains esprits – et par conséquent la langue française.


Cela dit, cette expression n’est pas uniquement centrée sur les coups qu’est susceptible de recevoir l’animal. Il y est question aussi de son apparence (dans « un air de chien battu »), ou plus précisément de ses yeux (dans « des yeux de chien battu »). Dans un cas comme dans l’autre, l’expression évoque l’image d’un chien qui supplie par son regard qu’on cesse de le brutaliser.


En dehors du contexte de la violence, le regard suppliant qu’un chien peut avoir lorsqu’il désire obtenir quelque chose a sans doute joué un rôle dans la popularisation de cette expression. De fait, les représentants de la gent canine communiquent beaucoup par leur regard (a fortiori quand ils interagissent avec les humains), et les expressions touchantes qu’ils sont alors susceptibles de prendre ont de quoi marquer les esprits. Certains poètes ne manquent d’ailleurs pas de le souligner, à l’image du français Paul Valery (1871-1945) : dans le poème « Animalités », paru en 1957 au sein d’un recueil intitulé Mélanges, il affirme ainsi que « tout le chien est dans son regard »


Le regard du chien inspire d’ailleurs beaucoup les poètes du 20ème siècle. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’expression « avoir des yeux de chien battu » soit utilisée par plusieurs d’entre eux. C’est ce que fais notamment le Français Élie Delamare-Deboutteville (1947-2013) dans un poème intitulé « Histoires de chiens » (2003) et figurant au sein du recueil Le rêve n’est pas ce qui manque, publié en 2016 à titre posthume :


« parfois on se demande si Dieu n’aurait pas
créer l’humanité
pour garder ses chiens


les chiens ont des yeux d’anges fatigués
d’observer l’Humanité


l’Humanité a des yeux de chien battu par
Dieu


les vrais chiens de chasse savent aussi attraper 
les anges


Dieu est un chien dont le troisième œil a
naturellement un monocle »