
« Traiter quelqu’un comme un chien », c’est le maltraiter, le traiter de façon brusque et méprisante. « Parler à quelqu’un comme à un chien », c’est lui parler de façon brusque et méprisante.
La première expression remonte au moins au 17ème siècle. En effet, dans son Dictionnaire de la langue française (1863), le lexicographe français Émile Littré (1801-1881) donne un exemple issu des Proverbes dramatiques, parus à titre posthume en 1829 et écrits par Françoise d’Aubigné (1635-1719), deuxième épouse du roi Louis XIV (1638-1715) et plus connue sous le nom de Madame de Maintenon : « Elle répondit qu’elle ne savait pas traiter les domestiques comme des chiens ».
Cette comparaison avec le sort des chiens semble dès lors devenir une expression courante pour dénoncer des mauvais traitements faits aux humains. On la retrouve par exemple sous la plume du célèbre écrivain français Honoré de Balzac (1789-1850) dans son roman La Cousine Bette (1846) : « Et elle m’a traité comme un chien ; pis que cela, comme un laquais ; je dirai mieux, comme un détenu politique ! ». Plus récemment, l’avocat et écrivain français Denis Langlois (né en 1940) l’emploie dans son récit Le Cachot (1966) : « Cela ne l'empêche pas de continuer à traiter les détenus comme des chiens ».
Il est intéressant de constater que Littré évoque également une expression synonyme aujourd’hui disparue : « traiter en chien courtaud ». Il faut entendre ici « courtaud » dans le premier sens du terme, également disparu aujourd’hui puisque ce mot n’a gardé que son sens dérivé : il ne sert plus qu’à désigner une personne « de taille courte et un peu épaisse ». Mais jusqu’au 19ème siècle environ, cet adjectif était employé pour qualifier soit un animal castré (quelle que soit l’espèce), soit un chien ou un cheval à qui l’on avait coupé la queue et/ou les oreilles.
Cette expression-là n’apparaît pas dans les différentes versions du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, on y trouve dès la première édition (parue en 1694) « estriller quelqu’un en chien de courtaut », dont il est expliqué que cela signifie frapper durement la personne en question. Elle devient « estriller quelqu’un en chien courtaut » dans la deuxième édition, parue en 1718 et où « traiter quelqu’un comme un chien » fait sa première apparition. « Courtaut » devient « courtaud » dans l’édition de 1798, et l’expression finit par disparaître à partir de celle de 1935.
Seul subsiste donc « traiter comme un chien », qui témoigne d’une époque où l’intérêt des chiens aux yeux des humains se limitait au fait qu’ils servaient pour différentes tâches : la chasse, la garde, la protection des troupeaux… Considérés dans l’immense majorité des cas comme purement utilitaires, ils ne faisaient l’objet que de très peu de soins et d’attention, comme en témoignent d’ailleurs d’autres expressions – par exemple « malade comme un chien », « mourir comme un chien » et naturellement « parler à quelqu’un comme à un chien », elle aussi très péjorative.
Construite sur la même comparaison, cette dernière expression semble plus récente, puisque sa première mention écrite connue remonte à la fin du 19ème siècle. On la trouve en effet dans le roman Le Bachelier (1881), du journaliste et écrivain révolutionnaire français Jules Vallès (1832-1885) :
« C’est là-dedans que mon père était maître d’études à vingt-deux ans, marié, déjà père de Jacques Vingtras. C’est là qu’il fut humilié pendant des années ; c’est là que je l’ai vu essuyer en cachette des larmes de honte, quand le proviseur lui parlait comme à un chien ; c’est là que j’ai senti peser sur mes petites épaules le fardeau de sa grande douleur. »
Paradoxalement, cette expression est donc peut-être née à une époque où le chien commençait à perdre son statut d’animal de travail, à qui l’on jugeait normal de mal parler s’il ne faisait pas correctement ce dernier, pour devenir un animal de compagnie.
Tout aussi paradoxalement, « parler à quelqu’un comme à un chien » et « traiter quelqu’un comme un chien » demeurent très utilisées de nos jours, alors même que dans le monde occidental les représentants de la gent canine ne sont plus méprisés comme autrefois : la plupart vivent au cœur d’un foyer aimant, où ils sont choyés et dorlotés – voire considérés comme membres à part entière de la famille.





