
« Se regarder en chiens de faïence », c’est se regarder avec animosité ou méfiance, se défier du regard, sans se parler.
Le Dictionnaire historique de la langue française du lexicographe français Alain Rey (1928-2020) atteste que cette expression est utilisée à l’écrit depuis au moins 1690. Elle vient du fait qu’à cette époque, il est de coutume d’orner les cheminées de paires de figurines en poterie émaillée, et ce sont souvent des chiens qui sont représentés. Placés face à face, ces chiens de faïence donnent l’impression de passer leurs journées à se toiser ou se défier, dans un silence glaçant. Telle est l’origine de cette expression figée, dans tous les sens du terme.
Certaines situations illustrent à merveille la posture décrite par cette expression. On peut penser par exemple à la célèbre scène finale opposant Blondin (joué par Clint Eastwood, né en 1930), Sentenza (Lee Van Cleef, 1925-1989) et Tuco (Eli Wallach, 1915-2014) dans le film Le Bon, la Brute et le Truand (1966), du réalisateur italien Sergio Leone (1929-1989).
Quant aux vrais chiens, ils communiquent beaucoup avec les humains via leur regard - notamment le fameux regard de chien battu. Toutefois, ils considèrent un regard fixe comme une marque d’affirmation. Ainsi, lorsque deux d’entre eux se mettent à se regarder en chiens de faïence, c’est que l’un essaie d’imposer sa domination à l’autre. Si ce dernier ne détourne pas le regard, une bagarre peut vite éclater. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il ne faut pas regarder fixement un chien, étant donné qu’il perçoit cela comme une agression.
Dans son long poème La Crosse en l’air (1936), l’écrivain français Jacques Prévert (1900-1977) met toutefois en scène un homme et un chien qui se regardent ainsi :
« […]
c'est le soir
ça se passe rue de Rome
près de la gare
Saint-Lazare
sur le trottoir il y a un chien
il est assis sur son cul
il regarde l’évêque
l’évêque regarde le chien
ils se regardent en chiens de faïence
[…] »