
En français du Québec, « fourrer le chien » ou « fucker le chien » signifie perdre son temps ou se donner du mal sans obtenir de résultat.
Il s’agit en fait d’une traduction littérale de l’expression anglaise « fuck the dog », utilisée essentiellement au Canada et dans divers États américains, et qui a les deux mêmes sens.
D’après l’ouvrage The F-Word (1995) du lexicographe américain Jesse Sheidlower (né en 1968), « fuck the dog », ainsi d’ailleurs que ses versions euphémisées « feed the dog » et « walk the dog » (littéralement « nourrir le chien » et « promener le chien »), aurait commencé à être utilisé au début du 20ème siècle. La première occurrence écrite connue de « feed the dog » figure d’ailleurs dans un bulletin de l’armée américaine daté de 1918. Quant à la version plus vulgaire, « fuck the dog », elle apparaît pour la première fois à l’écrit en 1935 dans le roman A World to Win de l’écrivain américain Jack Conroy (1899-1990).
À cette époque, ces trois variantes sont utilisées dans le sens de perdre son temps : un bon équivalent en français serait « glander » ou « ne rien branler ».
Il convient au passage de noter que le meilleur ami de l’Homme est associé à la paresse dans plusieurs expressions anglo-saxonnes : c’est le cas par exemple aussi dans « dog it », que l’on peut traduire par « ne pas forcer » ou « se la couler douce ». Cette association d’idée est moins courante en français, bien qu’on la retrouve dans l’expression tombée en désuétude « piquer son chien », que l’on utilisait pour désigner le fait de piquer un somme.
Quoi qu’il en soit, de l’idée de paresse, on est passé aussi à celle d’efforts inutiles. Il semble que ce glissement sémantique se soit opéré aux alentours de la Seconde Guerre mondiale.
En tout cas, l’expression « fuck the dog » est semble-t-il détrônée désormais par la version légèrement euphémisée « screw the pooch », dont la signification reste la même (« screw » est une version un peu moins vulgaire de « fuck » et « pooch » un terme d’argot pour désigner un chien). Celle-ci serait pour sa part apparue dans les années 1970, avant d’être popularisée en 1979 par l’écrivain américain Tom Wolfe (1930-2018) et son livre The Right Stuff (L’Étoffe des héros pour la version française), adapté au cinéma sous le même titre en 1983.
Il est difficile de déterminer quand exactement les Québécois ont commencé à franciser ces expressions, mais le fait est que « fourrer le chien » ou « fucker le chien » sont toujours utilisées aujourd’hui. Le site Traduction du français au français : Un guide linguistique franco-québécois en fournit quelques exemples d’emploi amusants : « Est-ce que tu peux arrêter de fourrer le chien et commencer à travailler pour de vrai? » ou encore « J’ai fucké le chien tout l’après-midi, et mon ordinateur ne fonctionne toujours pas ».
Il convient de noter que les Québécois ne sont pas les seuls francophones à employer une expression reposant sur une image zoophile. En effet, de l’autre côté de l’Atlantique, on parle d’« enculer des mouches » pour décrire le comportement d’une personne qui se montre extrêmement méticuleuse et accorde une attention démesurée à des petits détails. Le sens de cette expression est d’ailleurs assez proche de celui de « fourrer le chien ».