
« Tel maître, tel chien » est un proverbe qu’on emploie pour évoquer l’existence de ressemblances physiques, psychologiques ou comportementales, entre un maître et son chien.
Curieusement, bien qu’il soit assez couramment utilisé de nos jours, ce proverbe est peu documenté et largement ignoré par les dictionnaires, recueils et autres ouvrages ou sites dédiés aux proverbes.
Il est toutefois avéré qu’il est employé depuis au moins le 19ème siècle, puisque son premier usage écrit connu se trouve dans le long roman Les Mohicans de Paris de l’écrivain français Alexandre Dumas (1802-1870), publié initialement sous forme de feuilleton en 1854 et 1855. On le trouve plus précisément dans un passage où le héros Salvator parle de son chien Roland : « Il en est de Roland comme de moi, chère Fragola. Tel maître, tel chien ».
Il est relevé également en 1856 dans le recueil Quelque six mille proverbes et aphorismes usuels empruntés à notre âge et aux siècles derniers, du jésuite et historien de l’art français Charles Cahier (1807-1882). Il y figure toutefois dans la section consacrée aux proverbes espagnols, et la version française est explicitement présentée comme une traduction littérale de l’un d’entre : Qual el dueño, tal el perro.
« Tel maître, tel chien » est également présenté comme une traduction de l’espagnol dans un essai du vétérinaire français Eugène Gayot (1808-1891) publié en 1867 et intitulé Le Chien : histoire naturelle, races d'utilité et d'agrément, reproduction, éducation, hygiène, maladies, législation. On y lit en effet ceci : « si le proverbe français dit : tel maître tel valet, le refrain espagnol dit : tel maître tel chien. » Le mot « refrain » est ici certainement à comprendre comme un hispanisme, refrán signifiant « proverbe » en castillan.
Qual el dueño, tal el perro, aujourd’hui De tal dueño, tal perro, est effectivement un proverbe castillan, et son existence est attestée dès le 16ème siècle. Il figure en effet dans l’immense refranero (recueil de proverbes) de l’humaniste espagnol Hernán Núñez de Toledo y Guzmán (né vers 1475 et mort en 1553) Refranes o proverbios en romance, publié à titre posthume en 1555.
L’hypothèse de l’origine espagnole semble tout à fait plausible, dans la mesure où Qual el dueño, tal el perro comporte une rime, un procédé très fréquent dans les proverbes : on le retrouve aussi par exemple dans « Qui se ressemble s’assemble », « Petit à petit, l’oiseau fait son nid », « Jeux de mains, jeux de vilains »… Comme cela semble être le cas pour « Les chiens aboient, la caravane passe », d’origine turque, la rime se serait perdue lors de la traduction.
Il est cependant intéressant de souligner qu’Eugène Gayot semble présenter « Tel maître, tel chien » comme un équivalent du proverbe français « Tel maître, tel valet », attesté pour sa part dès la fin du 13ème siècle dans un manuscrit anonyme intitulé Proverbes ruraux et vulgaux : « A tel maistre tel vallet ». Cela laisse entendre que « Tel maître, tel chien » ait pu dans un premier temps être compris dans un sens métaphorique : le chien aurait représenté le serviteur, comme c’est assez souvent le cas dans les fables avec un chien.
Cette proximité entre « Tel maître, tel valet » et « Tel maître, tel chien » semble également suggérée dans le premier grand dictionnaire français-anglais : intitulé A Dictionarie of the French and English Tongues et publié en 1611, il est l’œuvre du romaniste et lexicographe anglais Randle Cotgrave (né à la fin du 16ème siècle et mort en 1634).
Cotgrave y relève en effet le proverbe « Tel maistre tel valet », qu’il traduit par Like maister like man, c'est-à-dire « Tel maître, tel homme ». Mais il recense également un proverbe très proche de « Tel maître, tel chien », et qui pourrait aussi être son ancêtre : « Tel seigneur tel chien », qu’il traduit exactement de la même manière (Like master like man).
Quoi qu’il en soit, le mot « chien » dans le proverbe est aujourd’hui clairement perçu au sens propre, et la construction « Tel… tel… », que l’on retrouve dans plusieurs autres proverbes (notamment le très célèbre « Tel père, tel fils »), permet d’établir une comparaison avec son propriétaire.
Certaines études scientifiques tendent à confirmer cette ressemblance qu’exprime ainsi la sagesse populaire.
Ainsi, en 2012, des psychologues publient dans Applied Animal Behaviour Science un article de recherche intitulé « Birds of a feather flock together? Perceived personality matching in owner–dog dyads », consacré aux similitudes de personnalité entre les maîtres et leur chien. Menée auprès de 389 propriétaires en Autriche et en Hongrie, l’étude met en évidence des corrélations significatives entre leurs personnalités dans les cinq dimensions étudiées, plus particulièrement pour ce qui concerne le neuroticisme (c’est-à-dire la tendance à ressentir plus fortement les émotions négatives) et l’extraversion. Autrement dit, les personnes extraverties ont davantage tendance à avoir un chien lui-même considéré comme tel, et il en va de même pour le neuroticisme.
Les chercheurs ne se sont pas contentés de demander aux personnes de décrire leur tempérament ainsi que celui de leur animal : ils ont fait aussi appel à l’évaluation indépendante de personnes extérieures, ce qui limite l’hypothèse selon laquelle les propriétaires se contenteraient de projeter leur propre personnalité sur leur animal. En revanche, leurs travaux n’entendent pas déterminer l’origine de ces ressemblances. Est-ce avant tout parce qu’on tend à choisir un chien dont la personnalité est proche de la nôtre ? Ou bien est-ce surtout parce que le tempérament de l’un évolue au contact de celui de l’autre afin de s’en rapprocher ?
En tout cas, on peut mentionner aussi l’existence d’une revue systématique intitulée « Like owner, like dog – A systematic review about similarities in dog-human dyads », publiée en 2025 dans la revue Personality and Individual Differences. Elle fait la synthèse de pas moins de quinze études consacrées aux ressemblances entre les propriétaires de chiens et leur animal. Il en ressort que les données disponibles tendent globalement à confirmer l’existence de similitudes de personnalité, tout particulièrement en matière de neuroticisme et d’extraversion, mais que les mécanismes à l’origine de ces ressemblances restent incertains.
Par ailleurs, la science confirme aussi l’affirmation « Tel maître, tel chien » sur le plan de la ressemblance physique, de nombreuses études ayant également été menées sur le sujet. On peut citer notamment celle publiée en 2004 dans Psychological Science et intitulée « Do Dogs Resemble Their Owners? ». Il en ressort que des observateurs extérieurs sont capables d’associer des chiens de différentes races à leur propriétaire, et elle suggère que la ressemblance physique entre l’animal et son propriétaire remonte plutôt au moment où ce dernier l’a choisi. Tout adoptant serait ainsi enclin à opter pour un chien qui lui ressemble aussi sur le plan physique.
Cette idée est d’ailleurs illustrée dans un des dessins animés les plus célèbres de Walt Disney (1901-1966) : Les 101 Dalmatiens, sorti en 1961. Dans la scène d’ouverture, le Dalmatien Pongo est installé à une fenêtre et regarde passer les promeneuses de chiens dans l’espoir de trouver parmi elles une compagne pour son maître. Défilent ainsi sous ses yeux plusieurs couples maîtresse / chien dont l’apparence, la silhouette et/ou l’attitude se ressemblent de façon comique et caricaturale.