
« Un chien regarde bien un évêque » est un proverbe qu’on emploie pour signifier que même les personnes les plus importantes doivent accepter de se voir sollicitées par des personnes plus modestes.
Son origine remonte au moins au 18ème siècle, puisqu’on le trouve recensé dans le Dictionnaire de l’Académie française à partir de sa deuxième édition, qui paraît en 1718.
Un siècle plus tard, le lexicographe français Pierre-Marie Quitard (1792-1882) s’attarde sur son caractère ironique dans son Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la langue française, publié en 1842 : « Ce dicton, qu’on adresse à un sot dont la susceptibilité s’irrite quand on fixe les yeux sur lui, signifie en développement : Êtes-vous donc un objet si sacré qu’il faille baisser respectueusement la vue en votre présence, et un homme ne peut-il vous regarder, lorsqu’un chien peut regarder un évêque qui est un personnage bien au-dessus de vous ? ».
Naturellement, le chien représente donc ici le faible, et l’évêque le puissant.
À en croire Quitard, ce n’est pas par hasard si ces deux « personnages » ont été choisis. Voici en effet l’explication qu’il donne : « Quant au rapprochement du chien et de l’évêque, qui fait le sel de ce dicton, il n’a pas été produit par le simple caprice de l’imagination, qui aurait pu choisir tout aussi bien un chien et un roi, un chien et un pape ; il a probablement sa raison dans ce fait historique peu connu : c’est qu’autrefois il était défendu aux évêques d’avoir chez eux aucun chien. La défense avait été faite par le second concile de Mâcon, le 23 octobre 585, afin que les fidèles qui iraient leur demander l’hospitalité ne fussent point exposés à être mordus ».
Avec ces six mots simples et sa rime (« chien » / « bien »), la phrase a tout pour être facilement mémorisée, transmise et répétée. Mais comme le souligne Quitard, ce sont sans doute les deux « personnages » de la petite scène décrite qui expliquent le plus sa popularité.
Elle inspire d’ailleurs l’écrivain français Jacques Prévert (1900-1977) pour son long poème narratif, surréaliste et anticlérical La Crosse en l’air, publié en 1936. Celui-ci débute en effet par une rencontre entre un chien et un évêque, qui est une référence évidente à ce proverbe. On y retrouve aussi plusieurs expressions avec le mot « chien », notamment « se regarder en chiens de faïence », comme le montre ce petit extrait :
[…]
c'est le soir
ça se passe rue de Rome
près de la gare
Saint-Lazare
sur le trottoir il y a un chien
il est assis sur son cul
il regarde l’évêque
l’évêque regarde le chien
ils se regardent en chiens de faïence
[…]