Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée

Un chien avec un bout d'oreille coupée

« Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée » est un proverbe qu’on emploie pour signifier que l’agressivité des personnes de nature querelleuse finit toujours par se retourner contre elles.


On le trouve dans les dictionnaires depuis déjà longtemps. En effet, il figure déjà sous cette forme dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, paru en 1698. Il est également présent dans le Dictionnaire universel du lexicographe français Antoine Furetière (1609-1688), publié à titre posthume en 1690. Celui-ci préfère toutefois la forme plurielle : « les chiens hargneux ont toujours les oreilles déchirées ».


En fait, la phrase telle qu’on la connaît aujourd’hui semble apparaître pour la première fois à l’écrit dans une fable aujourd’hui méconnue du célèbre fabuliste français Jean de le Fontaine (1621-1695) : « Le Chien à qui on a coupé les oreilles ». Elle porte le numéro 8 dans le livre X du deuxième tome de ses Fables, qui date de 1678.


Dans cette histoire, un chien nommé Mouflar commence par se plaindre d’avoir subi une otectomie (coupe des oreilles), mais finit par comprendre que cette opération lui est en réalité bénéfique. En effet, il est de nature querelleuse et a tendance à mordre ses congénères : si ses oreilles étaient toujours là, elles seraient altérées « en cent lieues » par des morsures.


De façon assez atypique, la fable se conclut non pas par une, mais carrément par trois morales :


Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée.
Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d’autrui
C’est le mieux. Quand on n’a qu’un endroit à défendre,
On le munit de peur d’esclandre.


La question se pose néanmoins de savoir si La Fontaine a cité un proverbe déjà populaire à son époque, ou s’il en est lui-même l’auteur.


De fait, cette phrase ne semble pas apparaître dans des textes et dictionnaires antérieurs à cette époque. On trouve toutefois dans un recueil anonyme daté du 16ème siècle et intitulé Adages françois un proverbe assez proche tant dans son idée qu’en termes de formulation : « chien rioteur (c'est-à-dire querelleur) a volontiers les oreilles tirées. » Il se peut que La Fontaine s’en soit inspiré pour rédiger la morale de sa fable.


En tout cas, comme c’est très souvent le cas dans les proverbes (mais beaucoup moins dans les morales de fables), cette affirmation est une métaphore : le chien hargneux représente ici les personnes belliqueuses, et l’oreille déchirée est le symbole de tous les problèmes, physiques ou autres, que peut leur attirer leur comportement.


Par ailleurs, comme beaucoup de proverbes, celui-ci s’appuie sur un jeu de sonorités : en l’occurrence, l’assonance en « r » qui évoque le grognement du chien. Ce procédé littéraire est également très fréquent dans la poésie. En outre, cette phrase constitue un alexandrin : elle comporte douze syllabes, ou pieds. C’est très courant dans la poésie classique, nettement moins dans les proverbes.


Il est donc probable que « chien hargneux a toujours l’oreille déchirée » ne soit pas originellement un proverbe à proprement parler, mais simplement une citation de la fable de La Fontaine. Cela dit, lui-même s’est sans doute inspiré de proverbes populaires à son époque et exprimant une idée similaire, optant simplement pour une formulation apte à s’intégrer harmonieusement à son texte.


Il est d’ailleurs fréquent que les écrits de certains auteurs, en particulier des fabulistes, soient confondus avec des proverbes. En effet, ces derniers reposent sur des procédés littéraires très semblables à ceux de la poésie classique. La différence est que leur origine est anonyme.


Une confusion est d’autant plus susceptible de survenir quand la citation provient de textes peu connus (comme c’est ici le cas) ou de poètes oubliés.


S’inspirant de La Fontaine dans un recueil intitulé simplement Fables, paru en 1792, le fabuliste français Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794) en est un bon exemple : il est l’auteur de plusieurs phrases rentrées dans l’usage courant et qu’on prend parfois pour des proverbes, notamment « Chacun son métier / Les vaches seront bien gardées » (dans la fable intitulée « Le Vacher et le Garde-chasse »), ou encore « Pour vivre heureux, vivons caché » (dans celle nommée « Le Grillon »).

Dernière modification : 05/09/2026