
Les hurlements nocturnes occupent une place à part parmi les comportements canins qui intriguent voire effraient. Voir un chien pousser un cri perçant, la tête levée vers la pleine lune, est quelque chose qui a toujours interpellé, voire inquiété, quelles que soient les époques et les cultures. Le plus souvent, ce cri nocturne est interprété comme un avertissement venu de l'au-delà.
Dans de très nombreuses cultures, les hurlements nocturnes d’un chien sont associés à la mort et à l’au-delà. Cependant, l’interprétation exacte peut varier légèrement en fonction des régions.
Dès l’Antiquité, les hurlements nocturnes des représentants de la gent canine sont associés aux divinités du monde des morts – notamment Hécate, déesse de la lune, de la nuit et des spectres. Dans le livre IV de l’Énéide, le poète latin Virgile (70-19 avant J.-C.) écrit ainsi que « les chiens hurlent dans l'ombre à l'approche de la déesse Hécate ».
En France, ce son est généralement interprété comme une réaction de l’animal face à la présence invisible d’une âme en peine, voire de la mort elle-même. En Bretagne par exemple, on dit qu'il a senti la présence de l’Ankou, l’entité qui personnifie la mort et qui ne devrait donc pas tarder à emporter quelqu’un. On dit d’ailleurs en français d’un chien qui pousse ce type de cri qu’il « hurle à la mort ».
En Irlande, ce même son est associé à la Banshee, un esprit féminin du monde des fées dont la venue annonce la mort imminente d’un membre de la famille. On attribue ainsi aux chiens une sensibilité surnaturelle : ils pourraient percevoir sa venue bien avant les humains, et se mettraient donc à hurler pour avertir ces derniers de sa présence.
En Angleterre, une superstition ancienne veut que si un chien hurle la nuit près d’une maison où vit une personne malade, cette dernière mourra avant l’aube. Sa plus ancienne mention écrite connue figure dans un ouvrage du dramaturge anglais Thomas Lupton (16ème siècle) intitulé A Thousand Notable Things of Sundry Sorts et paru en 1579.
En Europe de l’Est et dans les Balkans, où les populations de loups ont toujours été très nombreuses, ces hurlements nocturnes sont souvent rattachés au mythe du loup-garou. Les légendes disent que la lumière de la Lune force les chiens qui se comportent ainsi à révéler leur nature maudite, ou bien encore qu’ils répondent alors à l'appel de créatures de la nuit.
Dans les traditions amérindiennes, les hurlements nocturnes d’un chien (ou de son cousin le coyote) suscitent également une certaine crainte.
Chez les Navajos par exemple, on pense qu’il cherche ainsi à avertir les humains non pas de la présence d’un animal sauvage, mais de celle d’un skinwalker, c’est-à-dire un dangereux sorcier capable de se transformer en animal.
En Amérique latine, la superstition s'appuie sur des racines précolombiennes – notamment la figure du dieu aztèque Xolotl, qui arbore une tête de chien et accompagne le soleil dans le monde des morts. De tels hurlements sont également perçus comme un avertissement lancé à la communauté : l’animal qui les émet signale ainsi la présence d’âmes en peine, comme la Llorona, ou de mythiques chiens spectraux, comme le Cadejo.
Dans la tradition hindoue, le chien est la monture de Bhairava, une forme terrifiante de Shiva, et est associé à Yama, le dieu de la Mort. Un représentant de la gent canine hurlant la nuit, avec la tête tournée vers le ciel ou la lune, est considéré comme le signe que Yama ou ses messagers arpentent les lieux pour réclamer une âme.
Au Japon, dans les légendes sur les esprits, démons ou monstres (les fameux « yokai »), les chiens possèdent la capacité d'interagir avec le monde invisible. Un spécimen qui hurle en regardant la lune ou le ciel nocturne est censé voir des démons (« oni », en japonais) ou des esprits vagabonds (« yūrei ») que les humains ne peuvent percevoir.
En Afrique subsaharienne, les hurlements nocturnes d’un chien ont également une résonance spirituelle majeure. En effet, cet animal est souvent perçu comme capable de voir à travers le « monde de la nuit ».
Ainsi, selon les croyances populaires, un représentant de la gent canine qui hurle sous la lune ou dans l'obscurité ne le fait pas sans raison : il alerte la communauté de la présence d'esprits vagabonds, d'attaques de sorcellerie ou de la venue imminente d'une force menaçante venue réclamer une âme. Dans de multiples traditions rurales, ce cri est perçu comme un important avertissement spirituel visant à protéger le village contre des dangers invisibles.
Ce n'est pas un hasard que la superstition concernant le chien qui hurle à la lune se retrouve dans de très nombreuses régions du monde. Elle repose en effet sur trois leviers psychologiques et culturels communs à l’ensemble de l'humanité : le symbolisme du chien, celui de la lune, ainsi que l’angoisse que suscite la nuit.
Dans de nombreuses cosmogonies, de celle de l’Égypte antique à celle des Aztèques, en passant par celles de la Grèce antique et des Celtes, le chien est considéré comme un animal psychopompe, c’est-à-dire un passeur d'âmes.
Issu du monde sauvage mais vivant au contact des hommes, il est perçu comme une créature hybride, capable d'avoir une patte dans le monde des vivants et une autre dans celui des esprits.
Ses hurlements sont ainsi interprétés comme une manière de signaler une présence invisible.
La lune brise l'obscurité de la nuit, tout en déformant les silhouettes et le paysage – en particulier lorsqu’elle est pleine. Associée depuis toujours à la folie (c’est d’ailleurs de là que vient le mot « lunatique ») ou encore aux métamorphes (notamment les loups-garous), elle est l’astre dont l’arrivée marque la disparition des protections du monde diurne.
Ainsi, quand un chien semble s’adresser à elle, il peut donner l’impression de répondre à des forces occultes qu’un humain ne maîtrise pas.
Les hurlements d’un chien sont destinés à porter loin et susciter une réaction chez d’autres espèces. Dans le silence de la nuit, le cri et éventuellement la posture spectaculaire d’un représentant de la gent canine peuvent ainsi déclencher une certaine angoisse chez un humain.
Faute d'explications scientifiques, de nombreux peuples ont interprété cette posture à l’aune de leur propre peur de la nuit, de l’obscurité et de la mort.
Bien qu’ils puissent paraître mystérieux ou inquiétants, les hurlements d’un chien répondent en réalité à des buts très précis. Le fait qu’il semble s’adresser à la lune s’explique également par différents facteurs tout à fait rationnels.
D’un point de vue purement éthologique, les hurlements d’un chien peuvent s’expliquer par au moins trois raisons :
Lorsqu’un chien hurle, il lève généralement son museau : si cela se produit de nuit, on peut avoir l’impression qu’il s’adresse à la lune, surtout lorsque cette dernière est pleine et bien visible dans le ciel.
En réalité, agir ainsi lui permet de dégager ses voies respiratoires et de maximiser la portée de sa voix.
Cela permet aussi aux ondes sonores de passer au-dessus des obstacles (broussailles, clôtures, etc.), et ainsi de se diffuser beaucoup plus loin.
La nuit, les bruits humains se font plus discrets. Dans ce silence relatif, un hurlement peut porter plus loin, si bien qu’un chien est en mesure de communiquer avec des congénères situés à de plus grandes distances.
Par ailleurs, les soirs de pleine lune, la luminosité nocturne est plus élevée, ce qui rend les animaux sauvages plus actifs. Or, lorsqu’un d’entre eux attire l’attention d’un chien, ce dernier est susceptible d’éprouver le besoin de signaler cette présence à ses humains et/ou à ses congénères.