
Qui n’a jamais poussé un juron en réalisant avoir marché dans une déjection canine, avant de sourire en constatant que c’est la chaussure gauche qui a été souillée ?
Une superstition célèbre en France et en Belgique veut en effet que marcher dans une crotte de chien porte bonheur, à condition de le faire du bon pied – à savoir le gauche.
D’où vient-elle ? Où et quand est-elle apparue ? Comment la psychologie et l'histoire peuvent-elles expliquer cette curieuse croyance ?
Spontanément, on a tendance à associer les superstitions au folklore campagnard et à l'obscurantisme du Moyen Âge - une époque révolue où l’analphabétisme était la norme et la culture un luxe.
Ce n’est pas le cas en ce qui concerne l’idée que marcher dans une crotte de chien porterait bonheur. En effet, elle est pour sa part relativement moderne. Plus précisément, elle serait née au 19ème siècle, avec les modifications du paysage urbain et la multiplication des chiens de compagnie.
L’idée que marcher dans des excréments de chien porterait bonheur serait née au 19ème siècle sur le bitume des villes modernes. Elle n’est pas sans lien avec la modernisation urbaine, telle qu’elle s’illustre par exemple dans les grands travaux menés à Paris par le préfet de la Seine George Eugène Haussmann (1809-1891).
Avant cette époque, les rues des grandes cités étaient de gigantesques cloaques à ciel ouvert où se mélangeaient la terre, les eaux usées et les excréments de milliers de chevaux de trait. Marcher dans une saleté n'avait rien d'un événement : c'était le quotidien inévitable de tout piéton.
Comme l'explique l'historien français Alain Corbin (né en 1936) dans Le Miasme et la Jonquille, un ouvrage paru en 1982 dans lequel il se penche sur l'histoire de la propreté, le 19ème siècle est marqué par une véritable chasse aux odeurs et à la saleté organique. Avec l'apparition des trottoirs en granit et le pavage des rues, l'espace public devient nettement plus propre.
En France et en Belgique (comme d’ailleurs dans différents autres pays), parallèlement aux modifications des paysages urbains et à des avancées majeures en termes d’hygiène, le 19ème siècle est marqué par l’apparition d’un nouvel acteur urbain : le chien de compagnie.
Jusqu'alors, le chien citadin était soit un animal de travail (utilisé pour la garde, la chasse aux rats, ou encore la traction des charrettes des livreurs), soit un rôdeur errant et méprisé, traqué par les fourrières pour éviter la propagation de la rage.
Au 19ème siècle, la bourgeoisie révolutionne son statut en banalisant le chien « d'agrément », un animal que l’on acquiert simplement pour le plaisir de sa compagnie, que l’on choie et que l'on promène fièrement en laisse sur les grands boulevards.
Les rues sont à présent beaucoup plus propres, mais les chiens plus nombreux. Or, une crotte sur un trottoir net est une chose visible, isolée et incongrue. Poser son pied dessus, c’est une anomalie, un incident qui est d’autant plus de nature à contrarier qu’il aurait pu assez facilement être évité.
Nettoyer ses chaussures après avoir marché dans une déjection canine est évidemment une corvée.
Cela explique l’apparition de la superstition qui veut que ce geste malencontreux porte en fait bonheur. En effet, il s’agirait en quelque sorte d’une consolation : pour tempérer leur agacement et sauver les apparences, les promeneurs citadins du 19ème siècle auraient commencé à plaisanter en affirmant que ce désagrément cache en réalité un heureux présage. C’est, en quelque sorte, la méthode Coué appliquée à la voirie : transformer un incident trivial et dégoûtant en un signe de bonne fortune pour digérer plus facilement l'irritation suscitée par l’événement.
Il est probable aussi que cette superstition se soit appuyée sur plusieurs associations d’idées : une association similaire entre le crottin de cheval et le succès, un rapprochement inconscient entre l’argent et les excréments, ainsi que le symbolisme droite / gauche.
Pour comprendre comment les excréments de chien ont pu devenir un symbole de chance, il faut faire un petit détour par les coulisses des théâtres parisiens au 19ème siècle.
À cette époque, les membres de la haute société se rendaient aux spectacles en calèche. Malgré les grandes avancées hygiénistes, les chevaux, devant les entrées des salles prestigieuses comme l'Opéra Garnier ou les théâtres des Grands Boulevards, laissaient derrière eux d'importantes quantités de crottin. En sortant de leurs véhicules, les spectateurs marchaient inévitablement dedans et souillaient les tapis des couloirs.
Néanmoins, les directeurs de salles remarquaient que plus les tapis étaient sales et malodorants, plus la recette financière de la soirée était élevée, car cela signifiait que le public était venu en masse.
Le crottin sous la semelle finit ainsi par être synonyme d'une salle comble et d'un succès commercial. C'est d’ailleurs de cette époque que date la célèbre tradition théâtrale consistant à se lancer un joyeux « Merde ! » pour se souhaiter bonne chance avant de monter sur scène.
Par la suite, la formule se généralisa, devenant un synonyme de « bonne chance » avant un examen, un entretien ou tout autre événement important. Il est donc possible que l’association excréments-chance ait influencé les esprits et contribué à l’apparition ou à la diffusion de la superstition voulant que marcher dans une crotte de chien du pied gauche porte bonheur.
La superstition voulant que poser le pied dans une crotte de chien porte bonheur pourrait également s’appuyer sur un mécanisme psychologique très ancien qui associe la matière fécale à la richesse.
Pour comprendre ce lien paradoxal, il faut se pencher sur la psychologie de la petite enfance, notamment telle qu’elle est théorisée par le neurologue autrichien Sigmund Freud (1856-1939), fondateur de la psychanalyse.
Lors de l'apprentissage de la propreté, vers l'âge de deux ans, l'enfant réaliserait que ce que son corps produit est la toute première chose qui lui appartient en propre, et qu'il a le pouvoir de contrôler. Inconsciemment, choisir de se retenir ou de coopérer avec ses parents deviendrait sa première expérience de la propriété et de la négociation.
C'est ainsi que se forgerait, dans les couches les plus primitives de notre esprit, un lien symbolique entre les matières organiques et la notion de possession ou de richesse. Avec le temps, ce mécanisme serait totalement oublié, mais l'association demeurerait ancrée dans l'inconscient de chacun.
D'ailleurs, dans de très nombreuses cultures, l'interprétation traditionnelle des rêves veut depuis très longtemps que rêver de déjections soit le présage d'un gain d'argent ou d'une rentrée financière imminente.
Marcher dans une crotte de chien pourrait réveiller inconsciemment cette vieille association d'idées : on entre en contact physique direct avec ce que notre cerveau primitif assimile à de l'abondance.
Pour la plupart des personnes, c’est le fait de marcher dans les excréments du pied gauche qui porte bonheur : le faire avec le pied droit n’aurait aucun effet, voire serait synonyme de malheur.
Cette association est plutôt étrange et atypique dans les superstitions. En effet, comme l’expliquent le philosophe et théologien français Jean Chevalier (1906-1993) ainsi que l’écrivain français Alain Gheerbrant (1920-2013) dans leur Dictionnaire des symboles, paru en 1982 :
« Chez les Grecs, le côté droit est le côté du bras qui brandit la lance (Eschyle, Agamemnon, 115). Les présages favorables apparaissent sur la droite ; elle symbolise la force, l’adresse, le succès. Le mot latin sinister (gauche) a donné en français sinistre. »
De la même façon, selon les deux auteurs :
« Dans la tradition chrétienne d’Occident, la droite possède un sens actif, la gauche est passive. Aussi, la droite va signifier l’avenir et le gauche le passé, sur lequel l’homme est privé d’emprise. Enfin, la droite possède une valeur bénéfique et la gauche apparaît maléfique ».
Cela explique que dans les superstitions, les présages relevant du côté gauche sont le plus souvent associés au malheur.
Ce dernier a donc globalement mauvaise réputation en Occident. Le pied gauche ne fait pas exception à la règle, comme en témoigne l’expression française « se lever du pied gauche ».
Le choix de ce côté pour le fait de marcher dans une crotte de chien va donc à contre-pied des traditions séculaires, et relève sûrement de l'ironie : en associant la chance au côté traditionnellement maudit, cette superstition opère un double renversement. Non seulement elle transforme une mésaventure humiliante en présage de chance, mais en plus elle fait du pied habituellement associé au mauvais sort un vecteur de bonne fortune.
On dit généralement que c’est marcher du pied gauche dans une crotte de chien qui porte chance. Toutefois, dans certaines familles, c’est l’inverse : le faire du pied droit serait vecteur de fortune, tandis que le faire du pied gauche serait synonyme de malheur.
Par ailleurs, même si cette croyance est typiquement française et belge, il en existe des versions assez proches dans d’autres pays du monde (comme c’est d’ailleurs souvent le cas avec les superstitions) :
Superstition assez récente, l’idée que marcher dans une crotte de chien attirerait la bonne fortune n’est pas le fruit du hasard ou d’une croyance naïve.
Née sur le trottoir des grandes villes, elle s’appuie sur diverses associations d’idées liées à des faits historiques, des mécanismes psychologiques et des symboles, qui ont sans doute contribué à son succès et sa popularisation.
Preuve éclatante de la capacité de l'esprit humain à sublimer un désagrément par l'humour et l'irrationnel, elle a évidemment un côté ironique, et injecte de l’optimisme dans le quotidien : trouver un sens positif à une chaussure souillée, et se rappeler que la chance se cache parfois là où on l’attend le moins, est indéniablement une jolie pirouette de l’esprit.
Quoi qu'il en soit, cette superstition pourrait conduire à regarder sous un autre angle le fléau des crottes de chien dans les villes de nombreux pays.