
Le fait de croiser un chien noir au détour d'un chemin est un événement banal. Pourtant, dans certains endroits, cela réveille instantanément des échos de croyances très anciennes et négatives, même si celles-ci sont sans doute moins ancrées que les superstitions concernant les chats noirs.
C’est ainsi qu’en Normandie, en Belgique, au Royaume-Uni ainsi qu’aux États-Unis, une telle rencontre fortuite tend à être perçue comme un présage funeste.
Dans le folklore de l'Europe du Nord-Ouest, croiser un chien noir la nuit est historiquement considéré comme un présage de malheur, voire de mort imminente.
Les îles britanniques constituent le cœur historique et le plus grand foyer de ces légendes. Les traditions anglaises, écossaises et galloises regorgent en effet de gigantesques spectres canins, tels que le célèbre Black Shuck ou le Barghest.
La figure du chien noir fantomatique est présente dans le folklore britannique depuis au moins le 12ème siècle. Elle est en effet évoquée dans un manuscrit rédigé par des moines bénédictins intitulé Chronique de Peterborough (1127), censé relater objectivement l’histoire de la région.
Le Black Shuck est lui aussi présenté comme un être réel dans une chronique intitulée A Strange and Terrible Wunder, publiée en 1577 par l’écrivain anglais Abraham Fleming (vers 1552-1607). Elle est le premier écrit connu où cette créature est mentionnée.
Ces croyances étaient largement répandues : on disait ainsi que d’immenses chiens noirs aux yeux ardents hantaient les carrefours, les cimetières et les sentiers isolés. Il existe différentes versions de cette même légende, mais généralement, la personne qui croisait leur regard voyait son destin basculer irrévocablement du côté des ténèbres.
Au fil des siècles, la légende britannique des terrifiants chiens-fantômes s’est diffusée dans différentes régions voisines.
On le retrouve ainsi fortement ancrée dans le folklore de la Belgique, où les traditions font régulièrement état de chiens noirs fantomatiques rôdant au crépuscule à la lisière des forêts ou dans les ruelles sombres des villages. Croiser un chien noir était donc interprété par les paysans comme l'annonce d'une catastrophe imminente pour le foyer.
Les îles anglo-normandes, où se mêlent cultures française et britannique, ont également leurs bêtes légendaires. À Guernesey, il s’agit du Bodu, un grand chien noir fantomatique que l'on redoutait de croiser sur les routes côtières. À Jersey, une croyance similaire entoure le Tchian d'Bouôlay (ou « chien du Boulay »), un spectre de chien noir dont l'apparition, surtout par temps de tempête, était considérée comme un présage funeste pour les marins et les voyageurs.
Sur le continent, en Normandie, il existe des histoires similaires évoquent un chien noir surnommé « le Rongeur d’Os ».
Ces croyances ont même traversé l'océan Atlantique avec les vagues d'immigration successives. Des variantes ont ainsi fait leur apparition aux États-Unis, notamment dans les régions rurales ou montagneuses comme les Appalaches.
La superstition qui veut que croiser un chien noir porte malheur a pour origine des récits folkloriques apparus en Grande-Bretagne, et qui se sont diffusés ensuite ailleurs. En outre, cette croyance s’est intensifiée au cours des siècles du fait de la diabolisation de cette couleur, associée à la sorcellerie.
Au Moyen Âge en Europe, et jusqu’au célèbre procès des sorcières de Salem en Amérique du Nord (1692-1693), les chiens noirs étaient ainsi suspectés d'être des « familiers », c'est-à-dire des démons incarnés envoyés par le Diable pour assister les sorcières.
C’est sans doute dans ce contexte que la superstition s’est ancrée dans les esprits, par glissement psychologique : dans le quotidien des campagnes, la frontière entre le chien noir tout à fait banal et le monstre légendaire est devenue poreuse.
Par un effet d'association d’idées, le simple fait de croiser un chien de ferme ou chien errant de couleur noire a fini par être redouté et perçu comme un signe de malchance.
De nos jours, peu nombreuses sont les personnes qui croient aux démons et aux spectres. Néanmoins, ces siècles de superstitions ont laissé une empreinte indélébile dans l’inconscient collectif.
C’est d’autant plus vrai que l’image négative des chiens noirs a été largement perpétuée dans l’art – y compris jusqu’à une période récente, et en particulier dans la littérature ainsi que dans le cinéma. Un des exemples les plus connus est sans doute le chien des Baskerville, personnage principal du roman éponyme publié en 1902 et écrit par l’Écossais Arthur Conan Doyle (1859-1930). Plus récemment, on peut évoquer le personnage du Sinistros dans Harry Potter, une série de romans publiée entre 1997 et 2007 par la romancière britannique Joanne Rowling, dite J.K. Rowling (né en 1965). Il est aussi présent bien sûr à l’écran dans les adaptations cinématographiques des différents opus. D’ailleurs, encore aujourd’hui, il est très courant que dans un film avec un chien ayant vocation à être menaçant, celui-ci soit de couleur noire. Le Doberman et le Rottweiler sont ainsi particulièrement sur-représentés dans ce genre de rôles.
Ancrée pendant des siècles et entretenue encore aujourd’hui par la fiction, cette mauvaise image a des répercussions concrètes : en particulier un phénomène que connaissent trop bien les associations de protection animale, le « Black Dog Syndrome » (ou « syndrome du chien noir »).
Cette expression décrit une réalité statistique : en moyenne, les chiens au pelage noir qu’elles proposent à l’adoption mettent plus de temps à être adoptés que les autres.
Autrement dit, croiser le regard d'un chien noir derrière une grille déclencherait encore aujourd’hui chez de nombreux adoptants une appréhension plus ou moins consciente, en faisant remonter des croyances anciennes évoquant l'agressivité d’un tel animal ou le danger qu’il représente. Cela les conduirait alors à privilégier un spécimen d’une autre couleur.
Pourtant, d’un point de vue purement scientifique, l'éthologie rappelle que la couleur de son pelage n'influence en rien le tempérament d'un chien.