Suisse -

21/10/2007
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Michel Christin sauve encore dix-sept chats

Inspecteur des animaux depuis vingt-six ans, Michel Christin sillonne sans relâche le canton de Vaud pour secourir les animaux à poil et à plume en danger. Lors de ses interventions, il doit parfois éloigner les bêtes trop mal traitées de leur propriétaire. Non sans essuyer insultes et menaces

Sophie Roselli - 20/10/2007
Le Matin Dimanche

Insoutenable. En ouvrant la porte d'un modeste appartement lausannois, une odeur d'ammoniac, âcre, irritant les poumons et piquant les yeux, accueille les visiteurs. «J'ai aéré toute la journée. C'est vrai que ça sent aujourd'hui», reconnaît en guise de bienvenue le locataire. Face à lui, son tuteur accompagné de l'inspecteur des animaux, Michel Christin. Ils sont venus récupérer pas moins de dix-sept chats, cloîtrés dans une minuscule cuisine et un vestibule.

Puissante odeur
Les mâles, non castrés, ont tellement marqué leur territoire que la puissante odeur, rappelant celle d'un liquide déboucheur d'évier, transpire de la tapisserie déchiquetée aux multiples tapis. Le fil du téléphone a même lâché. Comme les voisins, qui n'en peuvent plus. Le propriétaire n'a pas le choix: soit il prend la porte, soit ses chats quittent le plancher. A la demande du tuteur, l'inspecteur des animaux embarque quinze félins, non sans mal.

«De toute façon, je vous avertis, je les retrouverai», explique avec tristesse leur maître. Il devra déchanter: ses chats seront placés. «Je trouve ça triste, parce qu'il les aime, commente Michel Christin. Mais il s'est laissé déborder. C'est souvent ce qui arrive, quand on s'isole du monde.»

Ce type de négligence n'est pas rare. A l'heure où l'on célèbre les bêtes de tout poil au salon Animalia à Lausanne et que des toutous jouent les top models en défilant sur un podium, la détresse animale est partout.

«On intervient tous les jours, uniquement sur dénonciation, souligne l'inspecteur, rattaché comme deux autres collègues à la Société vaudoise de protection des animaux. Que ce soit pour des bringues de voisinages, de la négligence, de l'inconscience, voire de mauvais traitements.»

Dans cette dernière catégorie, le professionnel en a vu de toutes les couleurs en vingt-six ans de métier. Un chien dont la muselière l'empêche d'aboyer et surtout de boire. Un autre abandonné dans le réduit sans lumière d'une grange délabrée. Des moineaux piégés par une trappe et congelés pour être mangés. Des poules enfermées dans un bidon sur un balcon en plein centre de Lausanne. Un coq brûlé dans les bois du Jorat près de deux crabes recouverts de sang: le résultat d'un culte vaudou, selon l'inspecteur. Un Amstaff battu à mort à coup de pied «parce que le chien avait pissé dans la cuisine» et un deuxième molosse au col du fémur brisé. «Dans ce cas-là, j'étais accompagné de plusieurs gendarmes», se rappelle Michel Christin.

Parce qu'en sauvant la vie d'un animal, il met la sienne en danger. «J'ai déjà eu des menaces de mort... Une personne a fini en prison pour avoir dit qu'il aurait «la peau de ma famille». Tout cela parce qu'on avait séquestré son chien.» Parfois, il subit des intimidations. «Je sais que des gens ont passé tout un week-end pour trouver mon adresse.» Souvent, il essuie des insultes. Preuve s'il en est de la dangerosité de son métier? Sa main droite porte les stigmates d'une attaque canine survenue il y a quatre mois.

Son affaire la plus marquante? La première, certainement. «C'était à Chavannes-près-Renens en 1983. Nous avions mis une demi-heure pour enlever des détritus et ouvrir la porte d'entrée d'un logement. On avait retrouvé des chats dans tous les coins.»

Mauvais souvenir
Un temps révolu? Pas tant que ça. Il y a cinq ans, l'histoire de la «Sorcière» des Monts-de-Pully a défrayé la chronique. «Nous avions découvert une cinquantaine de chiens enfermés dans une vieille ferme sans lumière du jour. Ils se bouffaient entre eux. Un canidé était en train d'être consommé.» Cette misère humaine et animale désole l'inspecteur. «Certains jours, je ne mangeais plus. Maintenant, ça va beaucoup mieux.»

Lors de ses interventions, la SVPA peut donner des conseils ou des avertissements, voire dénoncer les abus en préfecture. L'an dernier, il y a eu onze dénonciations. Les cas les plus graves peuvent déboucher sur une interdiction de posséder un animal.

Si le nombre d'enquêtes (542 en 2006) et de visites à domicile (2607) reste stable, les propriétaires ont tendance à se laisser plus facilement déborder par leur animal. «On le traite de plus en plus comme un compagnon parce qu'on a moins de contact avec son entourage. Et la négligence découle de cette situation», analyse le professionnel. Lui-même a d'ailleurs renoncé à un canidé, faute de temps pour s'en occuper. «Il faut compter deux heures par jour. Si vous le sortez matin et soir, ce n'est pas suffisant.»

Après des années d'observation et d'action, il sait qu'il n'existe pas un profil type du mauvais maître. Tous les milieux sont touchés. De la campagne à la ville, du chômeur au juriste.

Pour une justice plus rapide
Pour défendre au mieux ses protégés, l'ange gardien espère que «la justice soit plus rapide, afin d'éviter qu'un animal passe des mois en refuge en attendant une décision». Autoriser un avocat à défendre les bêtes serait aussi bien utile à ses yeux.

Demain, Michel Christin ne sait pas où il se rendra. Mais il est certain que son téléphone sonnera.


Photo : Valdemar Verissimo

L'inspecteur des animaux Michel Christin confie au refuge de Sainte-Catherine, au Chalet-à-Gobet (VD), les quinze chats retrouvés plus tôt cloîtrés dans un deux-pièces lausannois.