Russie - Splendeur et misère des races canines russes

20/10/2007
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Alors que la guerre civile (1917-1920) faisait rage en Russie, des soldats que la faim tenaillait (peut-être des "rouges", peut-être des "blancs) découvrirent un troupeau de moutons. Le propriétaire avait été arrêté, les bergers s'étaient enfuis. Seuls les chiens continuaient de monter la garde, suivant la devise inscrite dans leurs gènes: les moutons doivent rester groupés, et aucun étranger, ni animal, ni homme, n'a le droit de s'en approcher. La garde à quatre pattes fut immédiatement abattue, mais Rouslan, le plus beau et le plus grand des chiens, fut épargné. Toute la nuit, il pleura la mort de sa bien-aimée, la mère de ses enfants, que les bergers avaient surnommée Cygne à cause de son long pelage blanc. Le matin, lorsque les soldats voulurent poursuivre l'abattage des moutons, Rouslan se jeta sur eux en aboyant. Une balle dans la tête le cloua sur place.

Cette histoire émouvante que raconte Eléna Tsoukanova, présidente du Club national des bergers de Russie méridionale, n'est qu'un exemple de la tragédie que connurent les chiens de races russes dans la première moitié du XXe siècle. Au cours des années qui suivirent la révolution d'Octobre, de nombreuses races de chiens russes ont disparu à tout jamais. Ainsi, les magnifiques lévriers et coureurs russes, considérés comme des "animaux seigneuriaux" furent systématiquement exterminés. Seules les bêtes que leurs maîtres emmenèrent en exil ont échappé au massacre.

Les bergers de Russie méridionale étaient abattus non seulement "dans l'exercice de leurs fonctions", comme le fut Rouslan, mais aussi pour leur fourrure au long poil qui servait à confectionner des blousons pour les soldats. Les youjaks (nom familier donné aux chiens de cette race) ont souffert une nouvelle fois lors de la Seconde guerre mondiale. Les soldats allemands les avaient surnommés "la mort blanche" et les abattaient sans pitié, car les youjaks résistaient courageusement face à l'occupant, rien ne pouvait les amadouer.

L'origine de cette race remonte au temps de Catherine II (1729-1796). Un propriétaire foncier d'origine allemande Foltfein décida, avec l'autorisation de la tsarine, d'élever des moutons dans le Sud de la Russie, dans une zone recouverte de steppes où le loup vivait en maître. Afin de protéger ses immenses troupeaux, Foltfein décida de sélectionner un chien-berger-tueur-de-loups, un animal extrêmement rapide et recouvert d'une épaisse carapace. Elevé comme animal de compagnie, il n'est jamais tondu. Peignés régulièrement ses poils peuvent atteindre jusqu'à 45 cm de long et forment des ailes lorsqu'il court. Par contre, si le youjak vit avec le troupeau, son pelage se feutre et forme une sorte de carapace qui résiste aux crocs des loups. Le berger de Russie méridionale remplissait si bien son devoir et était si beau qu'il fut décidé de récupérer tous les chiots qui ne présentaient aucun défaut et de les expédier au chenil impérial. Ils y étaient éduqués pour devenir de véritables "chevaliers" à quatre pattes, appelés à assurer la protection du tsar et de sa famille lors de leurs promenades pédestres.

L'histoire de cette race coïncide étrangement avec celle de la Russie: elles faiblissent et resurgissent ensemble. Le dernier coup dur remonte à 1998. Cette année-là, une profonde crise financière ébranle le pays. La population s'est trouvée confrontée à de terribles difficultés matérielles: il n'était plus question alors d'animaux domestiques. Depuis, heureusement, la situation s'est redressée et à présent les youjaks, tout comme l'élevage de chiens en général, se portent bien. On peut même parler d'essor. Le pays est maillé par un vaste réseau de clubs canins, qui représentent pratiquement toutes les races connues dans le monde. Diverses organisations cynologiques fonctionnent au niveau régional et national. Les plus importantes sont la Fédération cynologique de Russie (RKF en russe), membre de la fédération internationale FCI, et l'Union des organisations cynologiques de Russie (SKOR). La RKF est l'héritière directe de la Société des assistants volontaires de l'armée, l'aviation et la marine (DOSAAF), structure très connue en Union Soviétique sous l'égide de laquelle se développait l'élevage des chiens de service.

" A l'étranger, on me demande souvent: quelle relation entretiennent les Russes avec les chiens? ", explique Eléna Tsoukanova. " Et je réponds: j'ai deux enfants. L'un marche à quatre pattes, l'autre non. Le premier, c'est mon chien, le second, mon fils Serge ". En effet, en Russie, les chiens et les chats domestiques sont considérés comme des membres de la famille à part entière et non comme de simples compagnons ou amis. Les animaux domestiques vivent jusqu'à leur mort entourés de soins et d'affection.

Depuis quelques années, une autre approche, plus pragmatique, plus européenne est apparue en Russie. Des "industrieux" créent des élevages, sélectionnent toute sorte de chiens: depuis les "miniatures" chinoises qui tiennent dans le creux de la main jusqu'aux saint-bernards et newfoundlands.

Actuellement la race la plus demandée est le berger d'Asie centrale. Il s'agit d'un chien de garde, de la famille des chiens-loups, puissant et courageux. Malheureusement, ces bêtes sont souvent utilisées pour des combats, traditionnels dans la région. Il existe bien une loi interdisant cette pratique, mais les amateurs de ce jeu parviennent toujours à la contourner. Par ailleurs, les propriétaires de bergers d'Asie centrale affirment que, privés de combat, ces animaux perdraient leur instinct guerrier et la race pourrait bien disparaître. Les experts de la RKF (qui mène campagne pour éradiquer cette pratique barbare) sont convaincus qu'à l'avenir l'intérêt pour les bergers d'Asie centrale retombera, car l'Europe n'admet plus la participation aux expositions et concours canins internationaux de chiens de combat.

Le terrier russe noir est lui aussi extrêmement populaire en Russie. Du sang de newfoundland, de riesenschnautser, d'erdel-terrier et de rottweiler coule dans ses veines. Cet étrange métisse était autrefois appelé "chien de Staline". Non pas en raison de l'amour que vouait le dictateur à cette race, mais parce qu'il avait ordonné que les terriers noirs soient dressés pour surveiller les détenus dans les camps de Sibérie. Il en fut toutefois autrement: le centre d'élevage de l'armée Krasnaïa zvezda (l'Etoile rouge) qui était chargé de la sélection de cette race n'obtint pas un grossier cerbère, mais un très beau chien, parmi les plus intéressants au monde. En apparence, le terrier russe noir est plus haut que la moyenne, avec un corps allongé. Il est robuste, endurant et se dresse facilement. Il a un très beau poil frisé qu'il est difficile de peigner. On a donc inventé pour lui une très belle coupe qui met en valeur son corps et le rend tout de suite reconnaissable. Le monde entier est tombé sous le charme de cette nouvelle race comme le montre sa reconnaissance à tous les niveaux de qualification.
Par Tatiana Sinitsyna

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