
Créé en 1964 par l’auteur français Marcel Gotlib (1934-2016), Gai-Luron est un chien de bande dessinée à contre-emploi, tant il est loin de l’animal vif, joyeux et énergique que son nom semble annoncer. Au contraire, ce chien anthropomorphique blanc, aux oreilles et aux paupières tombantes et à l’embonpoint marqué, qui se déplace toujours sur ses pattes arrière, se distingue par son flegme absolu, son air mélancolique et son absence quasi totale de réactions.
Il apparaît pour la première fois en 1964 comme personnage secondaire dans Nanar, Jujube et Piette, publiée au sein du journal de bandes dessinées Vaillant et qui conte les aventures de deux enfants, Nanar et Piette, ainsi que de Jujube, un renard. Dès l’année suivante, en 1965, la série s’arrête et est remplacée par Jujube et Gai-Luron : celle-ci prend place dans le même univers et met en scène les mêmes personnages, mais le chien y joue cette fois un rôle de premier plan. Deux ans plus tard, en 1967, sa popularité est telle que la série est renommée tout simplement Gai-Luron : il ne partage alors plus la vedette avec qui que ce soit, même si Jujube continue d’apparaître dans les histoires. Ces changements éditoriaux ne changent pas fondamentalement le style de Gotlib, caractérisé par son humour bon enfant et accessible à tous.
Cela dit, même si elle s’adresse à un public familial, Gai-Luron est, à sa façon, une bande dessinée subversive. En effet, alors que la plupart des bandes dessinées humoristiques sont dynamiques et expressives, Gotlib crée quant à lui des gags reposant sur l’apathie de son anti-héros. Il n’y a d’ailleurs presque jamais de « chute » spectaculaire à la fin de ses histoires : l’humour provient presque toujours de l’absence de réaction du chien.
Gai-Luron n’est ainsi pas sans rappeler Droopy, le Basset Hound apathique imaginé dans les années 1940 par le réalisateur américain Tex Avery (1908-1980). De fait, cette similitude n’a rien d’un hasard : Gotlib s’est largement inspiré de ce célèbre anti-héros pour créer le sien. Pour autant, Gai-Luron n’en est pas une copie conforme : là où Droopy demeure un personnage burlesque et est capable de surprenantes explosions d’énergie, Gai-Luron reste au contraire éternellement amorphe, habité par une forme de mélancolie silencieuse qui fait toute son originalité.
En 1984, à l’occasion des vingt ans de la création du personnage, il apparaît dans Fluide Glacial, un mensuel de bandes dessinées destiné à un public adulte. À cette occasion, le personnage imaginé par Gotlib opère une véritable mue et brise le quatrième mur : en relisant sa propre bande dessinée, il constate qu’il est constamment nu et décide alors de revêtir un slip. Or, ce changement vestimentaire n’est pas sans conséquence : jusqu’alors présenté comme asexué, Gai-Luron se découvre soudain une attirance pour une chienne prénommée Belle-Lurette et entreprend de lui faire la cour.
Publiée de 1984 à 1986 dans Fluide Glacial sous le titre La Bataille navale ou Gai-Luron en slip, cette nouvelle série, prévue d’emblée pour n’avoir qu’une durée limitée, enchaîne les blagues à caractère sexuel et se distingue nettement de la précédente par son ton volontairement provocateur, ce qui la réserve à un public adulte et averti.
Gai-Luron tente un come-back trente ans plus tard, en 2016, toujours dans Fluide Glacial. Intitulée Les Nouvelles Aventures de Gai-Luron, cette nouvelle série est scénarisée par les Français Fabcaro (né en 1973) et Frédéric Felder (né en 1970), dessinée par leur compatriote Pixel Vendeur (né en 1961). Elle ne rencontre toutefois pas le succès escompté, et s’interrompt en 2018.